Indépendance

Soixante ans est un âge respectable. Ce 1er juillet 2022 marque les soixante ans d’indépendance de mon pays de naissance et de cœur, le Burundi. J’en ai gardé la nationalité, et même si la vie m’a menée vers d’autres chemins, je suis et reste profondément Umurundikazi. Ce matin, j’ai vibré au rythme des tambours, le son de l’enceinte musicale à son paroxysme – je m’excuserai demain auprès des voisins.

Je suis née bien après la débâcle de la Belgique, lors d’élections qu’elle pensait gagnées d’avance, n’ayant pas appréhendé à sa juste mesure l’âme du Murundi. J’entends encore grand-père Mathias me raconter l’ignominieuse chicotte, l’exode vers l’Uganda, alors sous domination anglaise, pour certes y gagner de l’argent, mais surtout pour échapper à la honte de la chicotte. Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à me réconcilier avec l’image de mon grand-père, digne comme peut l’être un Murundi de nos vertes collines, se soumettant sous les mains d’un individu quelconque qui se prévalait de l’illégitime pouvoir que lui conférait un pouvoir étranger.  

Je suis à ma place dans cette autre patrie qui m’a accueillie et même adoptée. Mais aujourd’hui, mon être est resté tourné vers l’endroit que j’appelle toujours « chez moi », iwacu. De Cette terre où reposent mes parents, j’ai des souvenirs qui ne demandent qu’à être ravivés. Et aujourd’hui, … Et bien disons qu’aujourd’hui j’ai pris le temps de me remémorer que, depuis un certain 1er juillet 1962, certaines soumissions ne sont plus de mises pour nous, ma génération et celles d’après. Des petites choses qui paraissent insignifiantes mais confèrent un sens à une vie. Mon nom de naissance n’est qu’à moi ; pas celui de mon père, ni de mon grand-père. Personne ne pourra m’obliger à en changer, comme a dû le faire la petite fille qui allait devenir ma mère, en remplaçant par celui de son père le nom qui lui avait été donné, celui qui la rendait singulière parmi ses semblables. Quelle terrible et intime agression que d’être contraint de devenir quelqu’un d’autre afin de se conformer à une normalité qui n’est pas la sienne! Nsabimana est donc devenue Toyi afin d’accéder à l’internat. Aujourd’hui, je n’ai pas à me réclamer d’autres ancêtres que les miens pour m’identifier aux yeux du monde, je porte en moi la petite graine caustique et malicieuse de l’âme de chez moi. À la fin de cette journée, je pourrai à nouveau affirmer à ma fille que nos racines sont ancrées à la terre du Burundi, liées pour toujours au tambour sacré. Dans le parcours qui l’attend, elle pourra invoquer l’histoire d’un royaume multiséculaire pour lui rappeler qu’elle n’a rien à envier aux traditions des autres, et qu’elle vient de quelque part ; qu’elle peut devenir citoyenne du monde sans avoir à se renier. Aujourd’hui comme toujours, j’ai vaqué à mes occupations tête haute, consciente que je dois cette fierté à ceux qui ont lutté pour qu’advienne cette date.

Au-delà des célébrations, je pense à tous ceux qui continuent à porter la lutte pour que cette indépendance devienne totale, pour ne plus tolérer aucune soumission. Une indépendance que nous sommes tous appelés à construire, que nous soyons iwacu (chez nous) ou ailleurs. La lutte pour une société juste envers tous ses enfants, sans distinction de genre ou d’origine, pour une éducation et des soins de santé accessibles et de qualité, pour une autonomie économique, et pour que nous, les Barundi, puissions « négocier » des partenariats économiques et stratégiques avec le reste du monde au lieu de solliciter « l’aide internationale », et remplacer le mot « bienfaiteurs » par « partenaires ».

Publié par Ka Philippine

Blogueuse et Auteure, cette page est le reflet de mes écrits – nouvelles et articles – inspirés de la vie de tous les jours. Je vous fais partager les petites histoires des gens ordinaires, au gré de mon imagination, en expression libre. Bienvenue au cœur des Pérégrinations au Pays du Tambour Sacré !

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