BONNE FÊTE LES FEMMES ! VRAIMENT ?

Aujourd’hui, nous célébrons la journée internationale des droits des femmes. Cette année encore, les femmes burundaises – certaines femmes burundaises devrais-je dire – auront confectionné leur plus belle tenue avec le pagne dédié à ce jour. Elles vont défiler, danser et/ou festoyer. Je me souviens d’une année où, quelques jours avant la date fatidique, j’avais reçu comme nombreuses autres femmes, une note qui nous demandait de faire coudre des tenues « convenables » : pas de robes, jupes et autres pantalons. Il nous fallait nouer le pagne, ce dont je suis pour ma part malheureusement incapable, en bonnes femmes africaines. Une injonction de plus, qui finalement avait fini par être démentie, même si quelques mauvaises langues ont pu penser à un rétropédalage face au tollé sur les réseaux sociaux. Car les femmes burundaises, les citadines du moins, sont des inconditionnelles des réseaux sociaux. J’en connais qui appartiennent à plus de cinq groupes WhatsApp auxquels elles participent activement. Mais cela n’est pas le sujet.

Nous allons donc acheter le pagne, trouver le « bon » modèle pour briller, et peut-être nous retrouver le soir autour d’un verre et de quelques brochettes. Ce qui est bien. Nous avons besoin de nous rencontrer, de partager des expériences de vie et de nous motiver mutuellement. C’est important que, en tant que femmes, amies et personnes adultes, nous puissions nous accorder des moments de pause et de détente. Cela devient problématique lorsque cette journée du 08 mars est réduite à une simple suite de festivités, pour se retrouver dès le lendemain dans des conditions qui ne nous permettent pas de nous épanouir en tant que personnes.

Faisons donc une pause aujourd’hui…  

Nous ne sommes pas en train de célébrer la fête des mères – je précise que je n’ai rien contre la fête des mères. Mais aujourd’hui n’est pas une quelconque journée dans l’année au cours de laquelle, pour se donner bonne conscience, on nous offre des fleurs pour les plus avisés, et des ustensiles de cuisine pour tous les autres qui ne nous imaginent que comme mères et épouses. Car la femme est valorisée surtout si elle est mère, aimante et bonne cuisinière si possible. Mais encore une fois, cela n’est pas le sujet. Non, le 08 mars n’est pas la fête de la femme, c’est la Journée Internationale des Droits des Femmes.

Et si nous profitions de nos rencontres et manifestations diverses pour faire le point et mettre en place une stratégie pour continuer la lutte ? Je parle de lutte parce que ces droits que nous réclamons ne nous seront pas accordés gratuitement, parce que nous devons tout mettre en œuvre pour les conquérir. Nous avons à prendre conscience, et à faire accepter par notre société, que les droits des femmes ne sont pas en contradictions avec nos traditions, et que les faire respecter ne peut que contribuer au développement de tous. « La sagesse de la femme est la clé du développement pour tous [1]», tel est le thème, au Burundi, de cette journée du 08 mars 2021. Notre pays, aucun pays, ne peut se développer en ignorant la cause d’une partie aussi importante de sa population. Alors, félicitons-nous des pas déjà franchies, célébrons les acquis sans nous reposer sur nos lauriers car la route est encore longue. Faisons-donc une pause aujourd’hui pour reprendre du souffle, car nous devrons tout de suite reprendre le combat de l’égalité des droits : un salaire égal pour les mêmes compétences, le droit de travailler, un traitement identique au sein de la société, accès à la justice, l’égal accès à l’école, et j’en passe encore. Nous pouvons célébrer sans culpabiliser, oui, car nous avons besoin de nous amuser aussi ; notre vie n’est pas que devoirs, et mérite d’être vécue dans toute sa plénitude.

… et entrons dans la lutte !

Certes, nous réclamons – et nous avons raisons de le faire – un futur égalitaire. Les femmes, et les jeunes filles en particulier, sont de plus en plus engagées, elles se dotent d’outils et se donnent les moyens pour parvenir à un avenir où l’égalité des genres ne serait pas un vain mot, mais une réalité. Nous pouvons entrer dans la danse avec la Génération Égalité. Les femmes Burundaises sont enseignantes, médecins, professeures. Nous sommes des intellectuelles, des députées, des sénatrices, des administratrices, des gouverneures, des poètes et des slameuses. Mais tous ces visages de femmes qui ont réussi, en tout cas professionnellement, ne doivent pas nous faire oublier la multitudes de Burundaises qui peinent au quotidien, toutes celles qui n’ont aucune sécurité ; celles qui vivent la précarité menstruelle ; celles qui n’ont pas de quoi nourrir leurs enfants lorsque les récoltes ne sont pas bonnes ; toutes nos sœurs Abatwakazi[2] sans terre et qui ont des mariages précoces, ont des enfants alors qu’elles sont elles-mêmes encore des enfants ; toutes nos sœurs, peu importe leur milieu sociale, qui n’ont pas droit à la parole et voient parfois les biens de leur famille dilapidés sans qu’elles puissent y changer quoi que ce soit. Nous avons l’obligation de trouver des solutions à celles qui ne peuvent pas hériter de leurs parents parce qu’elles sont nées femmes, et à toutes celles qui ont des emplois précaires, notamment les petites abayaya[3], souvent mineures, sur lesquelles nous nous reposons pour prendre soin de nos enfants pendant que nous exerçons des professions bien rémunérées. C’est louable d’adhérer à l’élan international pour les droits des femmes. Notre contribution doit cependant commencer près de nous, par exemple en rémunérant nous-mêmes équitablement le travail. Comment exiger le droit à un salaire égal lorsque nous n’accordons même pas de jour de repos à la petite bonne chez nous, et que sa rémunération n’est même pas comparable au budget coiffure de certaines de ces dames ? Pouvons-nous vouloir l’accès à la justice lorsque nous foulons au pied les droits de nos concitoyennes moins nanties ? Qui peut prétendre à un salaire décent pour elle-même, quand elle marchande les fruits de la vendeuse ambulante en dessous de leur prix, en profitant de la faiblesse de cette femme moins bien lotie qu’elle ?

En parlant de cette journée, je me rends compte que j’ai fini par m’enflammer. Le sujet me tient à cœur. Nous nous targuons de nos traditions, de l’ubuntu comme valeur essentielle de notre société. Alors, prenons le thème de ce jour à la lettre, agissons dans notre entourage, chez nous. Au-delà de toutes les injonctions que nous recevons au quotidien sur ce que devrait être « une bonne femme » et qui n’engagent que ceux qui les martèlent à longueur de journées, faisons appel à notre ubukerebutsi, cet esprit avisé et clairvoyant, pour impulser et exiger un développement qui ne laisse personne sur le bord de la route.

Mais ce soir, nous pouvons savourer notre verre et quelques succulentes brochettes si nous pouvons nous le permettre, car nous devons aussi prendre soin de nous-mêmes si nous voulons avoir la force de prendre soin des autres.


[1] Traduction libre de « Ubukerebutsi bw’abakenyezi ni ryo soko ry’iterambere kuri bose »

[2] Féminin de Abatwa (singulier : Umutwa – Umutwakazi) : troisième composante de la population burundaise, à peine 2% de la population totale. Malgré les avancées des dernières années en matière d’accès à l’éducation notamment, ils subsistent le plus souvent avec la vente de poteries et en travaillant les terres des autres.

[3] Umuyaya (abayaya au pluriel) : employée de maison, mot utilisé depuis l’installation des populations d’origine indo-pakistanaise (de l’hindi āyā : nourrice).

Publié par Ka Philippine

Blogueuse et Auteure, cette page est le reflet de mes écrits – nouvelles et articles – inspirés de la vie de tous les jours. Je vous fais partager les petites histoires des gens ordinaires, au gré de mon imagination, en expression libre. Bienvenue au cœur des Pérégrinations au Pays du Tambour Sacré !

5 commentaires sur « BONNE FÊTE LES FEMMES ! VRAIMENT ? »

    1. Je suis loin d’être une porte-parole de la femme burundaise, et je ne peux pas non plus hiérarchiser les défis auxquels elles font face car ils sont si nombreux. Seulement, je pense aux besoins de base et il me semble qu’il serait temps que nos filles aient droit à une éducation sexuelle, qu’elles aient les informations nécessaires pour pouvoir faire des choix responsables et avisés, qu’elles puissent être protégées des prédateurs sexuels notamment. Et en parlant d’éducation sexuelle, il serait temps qu’on pense à la précarité menstruelle qui existe dans des proportions monstrueuses, et pousse les jeunes filles à abandonner l’école alors que c’est une voie royale de sortie de la pauvreté. une priorité parmi tant d’autres…

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      1. Merci Delphine. C’est très clair et spécifique comme besoin ce que tu viens de mentionner. Sais-tu s’il y a des projets/initiatives en cours au Pays? (Des éléments qui vont au delà du slogan, je veux dire).

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  1. Belle analyse. Il faudrait que chacun contribue à son niveau, surtout pour permettre l’autonomie financière de la femme. Actuelle (héritage, soutenir les femmes entrepreneurs) et future (mettre et garder les filles à l’école).
    Mais il y a tant à faire encore 🤔

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